THEATRE DEMODOCOS

HOMERE

ILIADE

Lire toute l'Iliade à Avignon : questions à Philippe Brunet

Que signifie "lire" l'Iliade pour les Grecs et pour nous aujourd'hui ?

Les Grecs avaient un mot pour la lecture : l'anagnôsis, une manière d'apprendre à reconnaître, à travers les signes écrits, les mots, leur chant et leur signification. Les lettres sont les signes qui portent la voix, et lorsque la voix est remise en mouvement, c'est toute l'âme qui s'exprime, par le rythme et l'intonation. C'est l'extraordinaire confiance qu'Homère a placée dans les pouvoirs du vers et du langage. Lorsque nous lisons, en grec ancien, en français, nous nous replaçons dans les mots et dans le rythme. Nous revivons, d'un bout à l'autre du vers, le mouvement et la discipline du vers. Non pas seulement le cumul syllabique, comme dans notre vers français classique, mais dans le passage à un rythme au-delà des mots, nous obéissons à une loi plus haute.

A vous entendre, on a l'impression que même la traduction peut faire entendre quelque chose de cette expérience originelle...

C'est là le plus étonnant. Les Grecs n'ont pas simplement inventé des formes idéales, parce que plus grandes que la réalité, ils ont inventé le processus même de répétition et de reprise. En fait, ils ont fondé l'art sur cette expérience religieuse, qui veut et qui fait que les choses reviennent. D'où le masque au théâtre, d'où le récit dans la forme artificielle du mètre et du dialecte littéraire. La convention permet, dans le mensonge de l'art, de revivre la vérité. L'Iliade, en traduction, reste l'Iliade, et si l'on remet à la voix le soin de la redire : la lecture intégrale remonte à la cérémonie des fêtes anciennes des Grandes Panathénées. Par le seul fait de lire, nous renouons avec quelque chose qui est proche du rituel d'énonciation par lequel les Anciens revivaient leurs mythes.

L'Iliade offre-t-elle encore un sens aujourd'hui ?

J'aurais envie de retourner la question. Sommes-nous aujourd'hui capables de lire l'Iliade ? D'un certain côté, nous en sommes capables, parce que rien n'a changé : notre désir de la beauté est intact, et Aphrodite nous est plus présente que jamais. Le désir de puissance ne s'est pas amoindri, malgré les apparences du contraire qu'offrent nos démocraties. Quant à la guerre et ses violences, nous les vivons en direct sur les écrans. Le deuil d'Andromaque, la douleur des femmes à la mort de leur mari, le deuil des hommes devant la perte d'un ami ou d'un proche : rien de tout cela, hélas n'a changé. Ce qui a changé en nous, c'est le triomphe de l'oubli, le goût de l'éphémère. Homère nous donne avec l'Iliade une formidable leçon contre le nihilisme : un sens de la survie du nom par la poésie. Et tous nous pouvons nier la mort en disant le nom des héros de l'Iliade comme si c'était nos morts de 14-18.

Le public d'aujourd'hui comprend-il ces accumulations de noms de héros à travers la mêlée meurtrière ?

Je crois que le public comprend très bien la beauté de cette fresque, à laquelle il participe au cours de nos lectures, soit directement en lisant, soit indirectement en formulant avec nous les épithètes des héros. De plus, son nombre, sa présence créent un certain rapport avec les foules qui sont dans les poèmes. La précision du langage d'Homère (les noms, les descriptions, les remarques anatomiques ou autres) est très concrète, et elle est vécue dans l'action rythmique et le mouvement du vers. Rien n'est plus poignant que ces descriptions lentes et maîtrisées d'actions violentes ou laborieuses. Le contraste joue à tous les instants en faveur d'une joie et d'un humour d'Homère. Oui, le public peut goûter ce poème de guerre qui est un hymne au désir et à la vie. En plus, l'épopée est la parole partagée par excellence. Chaque mot est dit par un aède qui dit ce que dit la voix de chacun. A la Sorbonne, lorsque nous avons fait la première expérience de lecture intégrale de ma traduction, l'écoute était là, une forme d'écoute active, fervente.

Croyez-vous qu'Homère ait existé ?

(Rire) Il serait en tout cas criminel de laisser croire à nos enfants, comme c'est le cas trop souvent, que notre incapacité à reconnaître la main d'Homère dans ces deux créations monumentales que sont l'Iliade et l'Odyssée devrait avoir pour corollaire, selon le mythe très moderne de "l'oralité", l'anonymat invertébré d'un texte issu de sédimentations passives. Le mystère de la création des épopées nous échappe. Mais nous pouvons revivre le poème dans sa construction en faisant confiance à la tradition qui nous l'a livré en vingt-quatre chants. Chaque chant a une fonction précise, dans l'architecture du tout, et comme nous l'avons montré à la suite des travaux de P. Fortassier, le plus étonnant est que cette architecture des deux épopées soit symétrique, comme si le poète de l'Odyssée avait voulu montrer sa parfaite sympathie avec le poète de l'Iliade. Homère est le nom qu'on donne à cette communauté extraordinaire de deux volontés poétiques qui n'en font qu'une.

Comment va se passer la nouvelle lecture à Avignon ?

Nos aèdes vont lire un chant par jour pendant vingt-trois jours, en fait 24 chants en 23 jours. Tous les soirs, du 8 juillet au 23 juillet à 20h, dans la rotonde de la Condition des Soies, ils vont donner à vivre cette expérience de la parole. Une quinzaine d'aèdes de la compagnie Démodocos va mettre en mouvement le poème dans une lecture polyphonique. On trouve dans nos rangs des comédiens, des spécialistes de la voix, des poètes, des musiciens, bons diseurs de vers, rompus aux subtilités de l'hexamètre en grec ancien et en français ! Les 15600 vers vont être dits. Le marathon de la Sorbonne reprend, mais cette fois en costumes. Chaque aède va dérouler 250 mètres d'un poème vieux de trois mille ans... Ils vont être tour à tour Achille, Hector, Agamemnon, Athéna... Sinon, au mois d'août, ils vont aussi dire le chant 22, racontant la mort d'Hector, à Aubrac dans l'Aveyron (le 27 août).

(propos recueillis par Erika Prévost)

Eloges

"Outre la qualité de la traduction rythmique dont j'ai pris plaisir à lire moi-même un passage, vous avez brisé les barrières entre les générations et entre les professions, en ouvrant la lecture à des poètes, à des comédiens professionnels, à des enseignants, à des étudiants..., et vous avez ainsi restitué au public la célébration d'une mémoire européenne commune parfois oubliée"
Jack Lang, lettre à Philippe Brunet, après l'Iliade, le 5 mai 2005
Association Démodocos. 5 rue Frochot 750O9 Paris, tel: 01 45 26 49 10, fax: 01 48 74 11 33
N°Siret 433 702 586 000 10 APE 913E
Paru au J.O n°011(1995)


Distribution à AVIGNON
AUBRAC : Hector au pied du mur
Le résumé de l'Iliade, par Guillaume Boussard
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Mis à jour le 27/06/2005>